L’œil de Gatien Charbonnier : préserver l’invisible

© Gatien Charbonnier

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Région Grand Est

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Publié le 12 septembre 2023

[Espèces & territoires – La Gélinotte des bois 2/2]

En tant que chargé d’études et animateur technique du Plan Régional d’Actions Gélinotte au sein du Groupe Tétras Vosges, Gatien Charbonnier met en œuvre les actions ciblées par le programme. A travers cette chronique, il partage un regard personnel sur les coulisses du PRA, entre sa première observation, ses rencontres de terrain… et ces espèces qu’on protège parfois sans jamais les voir.

Gatien Charbonnier, animateur technique du PRA Gélinotte

« Je me souviens très bien de ma première rencontre avec une gélinotte vosgienne, c’était un matin de mars 2023, sur la commune de Gérardmer. J’explorais une forêt pleine de potentiel pour l’espèce, avec des résineux branchus, des sorbiers et bouleaux en quantité et des brimbelles jusqu’aux genoux. Muni de jumelles et d’une enceinte Bluetooth, je parcourais les lieux dans le cadre des prospections du plan d’actions.

« Une silhouette aux couleurs d’automne »

À l’approche d’une clairière forestière, je m’accroupis, écoutai quelques minutes, et, plein d’espoir, diffusai le chant suraigu de l’espèce. Rien ne se passe. Je me redresse alors pour reprendre mon cheminement quand une silhouette aux couleurs d’automne décolle du sol, se branche à mi-hauteur d’un sapin, la huppe dressée, m’observe brièvement et repart aussitôt d’un envol bruyant, typique des galliformes. Quelque peu assommé par cette observation tant espérée, l’oiseau recherché depuis maintenant plusieurs semaines venait enfin de faire son apparition.

« Un cas typique d’observation »

Cette rencontre sauvage, tout à fait extraordinaire sur notre massif vosgien, illustre un cas typique d’observation d’une Gélinotte des bois. L’espèce est tellement discrète que rares sont les personnes qui, en Grand Est, ont pu observer longuement et documenter le comportement de l’oiseau. C’est d’ailleurs ce qui rend la préservation de cet oiseau si délicate, puisqu’il est d’une part difficile de localiser la totalité des zones à enjeux, et d’autre part, comment susciter un engouement chez les acteurs de la montagne pour une espèce qu’on ne voit jamais ?

« Moderniser notre approche de la conservation de la nature »

Privés de l’utilisation de nos sens pour nous émerveiller de ce trésor naturel, la préservation de la Gélinotte des bois sur le massif vosgien nous pousse à moderniser notre approche de la conservation de la nature, en prenant pour porte-étendard non pas une espèce, mais l’habitat dans lequel elle évolue : la forêt mosaïque.

Cet habitat réunit des arbres de tous âges, aux essences diversifiées, à la structure parfois dense, parfois ouverte à l’image des clairières. On y trouve des fruits forestiers, des champignons, du bois mort ! C’est une forêt d’avenir qui concentre des enjeux environnementaux certes, mais aussi d’adaptations du territoire et de ses activités aux changements du climat.  Le PRA prendra d’ailleurs comme nom définitif : « Plan Régional d’Action en faveur des habitats forestiers de la Gélinotte des bois en Grand Est ».

« Apporter de la diversité au sein des espaces forestiers »

Personnellement, je vois en ce PRA l’opportunité de réaliser de nombreuses actions concrètes pour apporter de la diversité au sein des espaces forestiers, tant sur la nature de la flore que sur la structure des habitats. Je garde par exemple un très bon souvenir d’un chantier bénévole sur une parcelle privée de la commune du Valtin.

> Cliquer sur l’image pour visualiser l’avant/après chantier

Sur 3 matinées et avec une vingtaine de jeunes bénévoles, nous avons protégé des feuillus, planté de nouveaux arbres, et surtout réalisé nombre de trouées dans une dense régénération d’épicéas, avec pour objectif final de créer un milieu de pré-bois pâturé par des équidés.

D’autres chantiers de ce type ont été réalisés et nous souhaitons continuer à développer ces actions via l’intervention de bénévoles, mais aussi avec la construction (en cours) d’un programme de travaux sur les forêts publiques. C’est ce type d’actions qui me fait vibrer et adorer mon métier, mais aussi les rencontres humaines qui en découlent.

« Ce PRA est un espace d’innovation »

En ciblant par exemple les pourtours de tourbières ou encore les pré-bois pâturés, les saulaies, le PRA nous invite à travailler avec une pluralité d’acteurs : l’Office National des Forêts, partenaire principal, mais aussi des propriétaires privés, des communes, des éleveurs, la Chambre d’Agriculture ou encore le Conservatoire d’Espaces Naturels de Lorraine.
Enfin, un point que je trouve intéressant est que ce PRA est un espace d’innovation. Avec l’utilisation des nouvelles technologies, à l’instar du LiDAR, nous avons espoir de localiser précisément ces forêts mosaïques à l’échelle du massif et ainsi optimiser les efforts de conservation.
En tant qu’animateur technique, il est à mes yeux un challenge plein de sens, nécessaire, créateur de liens, et j’ai hâte de participer au déploiement de l’ensemble des actions portées par le collectif d’ici la fin du programme, en 2030.


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